L'approche du Canada en matière de formation professionnelle ne répond pas aux besoins des travailleurs en milieu de carrière, met en garde la cheffe de la direction de Blueprint

Les systèmes d’emploi et de formation du Canada n’ont pas été conçus pour la situation dans laquelle se trouve actuellement le pays — une situation où les travailleurs en milieu de carrière, et pas seulement les nouveaux arrivants sur le marché du travail, ont un besoin urgent de moyens pour s’adapter, sous peine d’être laissés pour compte à une époque marquée par de profonds bouleversements du marché du travail, explique Karen Myers, présidente et cheffe de la direction de Blueprint.

« De nombreuses forces sont à l’œuvre pour remodeler les secteurs d’activité, les métiers et les économies régionales, ce qui engendre une grande incertitude pour les travailleurs, les entreprises et les collectivités, et ce, dans tout le pays », a déclaré Mme Myers.

« Nos systèmes d’emploi et de formation ne sont pas conçus pour cela ; ils visent à soutenir les travailleurs qui peinent à prendre pied sur le marché du travail. Ils ne sont pas adaptés aux travailleurs en milieu de carrière qui ont besoin d’améliorer leurs compétences ou de se reconvertir pour répondre aux évolutions du marché du travail. Il en résulte donc un déficit. »

Il est important de s’attaquer à ce problème, car les travailleurs en milieu de carrière n’ont pas eu à améliorer leurs compétences ou à se reconvertir au rythme nécessaire pour s’adapter aux nouvelles réalités économiques. « Les travailleurs en milieu de carrière ne peuvent pas simplement tout laisser tomber pour se reconvertir. Ils ont des familles à charge, et la solution ne consiste pas à retourner à l’université pendant un an ou deux. Nous avons besoin d’une reconversion rapide, reconnue par les employeurs, qui aide les personnes soit à se perfectionner pour conserver leur emploi actuel ou rester chez leur employeur actuel, soit à trouver un nouvel emploi. Nous devons agir de manière aussi proactive que possible avant que les personnes ne se retrouvent au chômage et ne tombent dans une situation de crise », a-t-elle souligné.

Cela nécessite une nouvelle approche spécialement conçue pour rassembler tous les intervenants.

« C’est un défi que le gouvernement ne peut pas relever seul. Les entreprises doivent être de la partie, et nous n’y parviendrons pas avec des projets ponctuels. Nous avons besoin d’une infrastructure dédiée au perfectionnement et à la reconversion professionnelle. »

La question de savoir « à quoi pourrait ressembler cette collaboration à l’échelle du système, impliquant de multiples acteurs et intervenants » fait l’objet d’un nouveau rapport de Blueprint intitulé Supporting Mid-Career Transitions : An Emerging Playbook. Ce rapport souligne que les bouleversements sur le marché du travail s’accélèrent, alors que le soutien dont les travailleurs ont besoin pour réussir leur transition n’est souvent mis à leur disposition qu’après qu’ils ont perdu leur emploi. En conséquence, les travailleurs en milieu de carrière se heurtent à des obstacles importants en matière de reconversion et de réinsertion professionnelle.

« Les travailleurs en milieu de carrière ne peuvent pas simplement tout laisser tomber pour se reconvertir. Ils ont des familles à charge, et la solution ne consiste pas à retourner à l’université pendant un an ou deux. Nous avons besoin d’une reconversion rapide, reconnue par les employeurs, qui aide les personnes soit à se perfectionner pour conserver leur emploi actuel ou rester chez leur employeur actuel, soit à trouver un nouvel emploi.  »

Karen Myers, présidente et cheffe de la direction de Blueprint

Ce guide rassemble des enseignements tirés de la recherche, de l’expérience des systèmes et d’expérimentations concrètes au sein d’un cadre pratique et fondé sur des données probantes, afin d’aider les travailleurs en milieu de carrière à faire face à ces bouleversements. 

Il explique comment les systèmes peuvent mieux se préparer au changement, coordonner les parcours de services et accompagner les travailleurs dans leur transition vers de nouvelles fonctions. Plutôt que de prescrire une solution unique, il compile les enseignements tirés de divers projets afin de définir les éléments fondamentaux permettant des réponses plus proactives et coordonnées sur un marché du travail en mutation rapide.

Mme Myers a évoqué une étude de Statistique Canada portant sur les conséquences de la crise financière de 2008-2009. Elle a indiqué que Statistique Canada s’était penché sur un groupe de personnes ayant perdu leur emploi mais n’ayant pas retrouvé de travail au cours des deux premiers mois de la récession. « Huit travailleurs sur dix n’ont mis en œuvre aucune stratégie d’adaptation. Ainsi, huit travailleurs sur dix n’ont pas déménagé vers une région où il y avait des emplois, ne se sont pas inscrits dans un établissement d’enseignement supérieur, n’ont pas suivi de formation en apprentissage et n’ont pas créé d’entreprise », a-t-elle indiqué. « Nous vivons une époque de profonds changements, qui ne feront que s’intensifier à mesure que l’IA continuera à s’imposer sur le marché du travail. Nous ne voulons pas que les travailleurs se retrouvent mis à l’écart et, en tant que pays, nous ne pouvons pas nous le permettre. Notre prospérité est en jeu. »

Le risque n’est pas seulement que les travailleurs se retrouvent bloqués — c’est aussi que les entreprises ne trouvent pas les personnes nécessaires pour atteindre les objectifs du Canada en matière de logement et d’infrastructures. « Notre gouvernement fédéral a des objectifs et l’ambition d’agir à une vitesse et à une échelle que nous n’avons pas connues depuis des générations, et cela va nécessiter une main-d’œuvre », a fait valoir Mme Myers. Sans une planification coordonnée, a-t-elle prévenu, le pays risque de se retrouver « dans un scénario où certains secteurs du marché du travail connaissent une croissance, mais où nous ne disposons ni des talents ni de la main-d’œuvre dont nous avons besoin ».

Le guide identifie l’intelligence artificielle comme un facteur clé d’instabilité du marché du travail.

« La croissance des capacités en matière d’IA est exponentielle », a affirmé Mme Myers. « Ce qui n’était qu’une idée il y a quelques années est désormais une réalité. »

Elle a cité des domaines allant du développement logiciel aux soins de santé comme des opportunités où l’IA pourrait contribuer à la productivité. Dans le même temps, a-t-elle ajouté, les emplois de premier échelon peuvent facilement être assurés par l’IA, ce qui signifie que les travailleurs doivent développer des compétences non techniques telles que l’intelligence émotionnelle et l’esprit critique. 

« Le jugement devient une compétence très recherchée », a-t-elle déclaré, « et ces compétences sont plus difficiles à acquérir que les compétences techniques. »


« Nous vivons une époque de profonds changements, qui ne feront que s’intensifier à mesure que l’IA continuera à s’imposer sur le marché du travail. Nous ne voulons pas que les travailleurs se retrouvent mis à l’écart et, en tant que pays, nous ne pouvons pas nous le permettre. Notre prospérité est en jeu. »

Karen Myers, présidente et cheffe de la direction de Blueprint


En matière de formation, cependant, les projets financés par des accords de contribution gouvernementaux ne sont pas adaptés à la situation actuelle, a indiqué Mme Myers.

Trop souvent, a-t-elle ajouté, des programmes prometteurs sont interrompus alors même qu’ils commencent à porter fruit. « Nous avons vu trop d’investissements publics dans des projets de formation d’une durée de deux ans », a-t-elle affirmé. « Il est très difficile de passer de zéro à la mise en place d’une offre de haute qualité capable de répondre aux besoins. »

Elle a cité en exemple les modèles d’infrastructures de formation tels que les « réseaux de compétences » sectoriels irlandais, qui regroupent les besoins de multiples petites et moyennes entreprises pour créer des formations à grande échelle, comme un exemple de la manière d’obtenir de meilleurs résultats concrets. Les alliances pour la main-d’œuvre récemment lancées au Canada, a-t-elle ajouté, constituent une tentative d’aller dans ce sens. Elle a également fait valoir que les modèles de financement devaient évoluer afin que les entreprises et les particuliers partagent davantage les coûts. « Chacun doit s’impliquer personnellement », a fait valoir Mme Myers. « Le gouvernement peut jouer un rôle très important en apportant des fonds de démarrage. Il peut intervenir s’il existe un écart entre ce que les gens peuvent payer, mais il ne peut pas être le seul bailleur de fonds. Je pense que cela doit changer. »

Mme Myers a également cité les initiatives de formation menées par les Autochtones, comme le programme « Indigenous Skills and Employment Training », comme un autre exemple dont les différents secteurs pourraient s’inspirer. « Il existe un lien plus profond entre l’offre et la demande, davantage de coordination, davantage de collaboration », a-t-elle déclaré. « Il y a déjà beaucoup de choses qui fonctionnent et sur lesquelles nous pouvons nous appuyer, et nous constatons une sophistication tout simplement remarquable en ce qui concerne les initiatives de formation menées par les Autochtones et dont ils sont les maîtres d’œuvre. »

Mme Myers a fondé Blueprint, membre de la Coalition pour un avenir meilleur, afin d’élaborer de meilleures politiques, de meilleurs programmes et de meilleurs services grâce à une prise de décision fondée sur des données et des preuves. L’objectif ultime, a-t-elle confié, est d’améliorer les résultats pour offrir une meilleure qualité de vie aux Canadiens, ce qui s’inscrit dans la mission de la Coalition visant à favoriser une croissance économique inclusive et durable. 

« Que pouvons-nous faire ensemble que nous ne pourrions pas faire seuls, et comment veiller à ce que ces questions soient mises en avant ? Nous pouvons réfléchir à la manière d’aller au-delà des cycles électoraux », a-t-elle répondu lorsqu’on lui a demandé pourquoi il était important que Blueprint soit membre de la Coalition. « La façon dont la Coalition aborde tout cela correspond tout à fait à la philosophie de Blueprint. »

Malgré l’ampleur du défi, Mme Myers a indiqué que le guide avait trouvé un écho favorable au sein du gouvernement. Elle a présenté les conclusions aux sous-ministres de toutes les provinces et de tous les territoires lors d’une réunion du Forum des ministres du marché du travail en avril. « Il y a eu beaucoup d’intérêt et un large consensus sur la nécessité de réfléchir sérieusement à la manière dont nous pouvons tirer parti de nos systèmes actuels d’emploi et de formation… afin de garantir que nous créons des parcours pour les travailleurs en milieu de carrière », a-t-elle affirmé.

« Dans notre rapport, nous évoquons certaines des infrastructures nécessaires à un système de formation moderne du XXIe siècle. Nous avons besoin de tables rondes de planification, nous avons besoin de mécanismes permettant aux entreprises de s’exprimer et de faire valoir leurs besoins, et nous avons besoin d’une certaine sécurité sur le marché afin de pouvoir commencer à concevoir des formations de haute qualité. Remplir une multitude de formulaires pour obtenir une subvention… c’est bureaucratique, c’est inefficace. Nous devons faciliter la participation des personnes. »

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