« Le Canada n'est pas aussi prospère qu'il devrait l'être », tel est le message des intervenants au sommet de la Chambre de commerce du Canada
Une table ronde CBC Ideas animée par Nahlah Ayed a réuni trois voix s’exprimant sur l’avenir économique du Canada : l’honorable Lisa Raitt, coprésidente de la Coalition pour un avenir meilleur ; Zita Cobb, fondatrice de Shorefast ; et Kaylie Tiessen, économiste en chef du Canadian SHIELD Institute. | PHOTO : Chambre de commerce du Canada
Le Canada se classe peut-être au 10e rang des plus grandes économies mondiales, mais ce statut masque un écart inquiétant entre la prospérité dont le pays est capable et celle que vivent réellement ses citoyens. Tel était le message central d’une table ronde organisée lors du Sommet sur l’avenir des affaires de la Chambre de commerce du Canada, animée par Nahlah Ayed, animatrice de l’émission « Ideas » sur CBC Radio.
La table ronde réunissait Lisa Raitt, coprésidente de la Coalition pour un avenir meilleur et vice-présidente du bureau du chef de la direction de la CIBC ; Zita Cobb, entrepreneure et fondatrice de la Shorefast Foundation à Fogo Island, Terre-Neuve ; et Kaylie Tiessen, économiste en chef au Canadian SHIELD Institute, chercheuse et « millénariale gériatrique » autoproclamée qui suit les données économiques sur le terrain. Ensemble, elles ont exploré ce que signifie la prospérité, pourquoi le Canada n’y parvient pas et ce que les communautés et les particuliers peuvent faire pour y remédier.
Raitt : une reprise en forme de K et l’écart salarial
Pour Mme Raitt, la question de la prospérité est d’abord personnelle avant d’être politique. Elle a ouvert la discussion en racontant son enfance au Cap-Breton, où elle a été principalement élevée par sa grand-mère avec un revenu annuel de 12 000 $ — ce qu’on appelait alors une pension de vieillesse, ou plus communément une allocation de veuve. « Elle vivait au jour le jour, de chèque de paie en chèque de paie, de prime en prime », se souvient Raitt, « et je ne sais toujours pas comment elle arrivait à joindre les deux bouts. »
Ce souvenir, a-t-elle dit, renforce son attention sur les inégalités croissantes d’aujourd’hui — ce qu’elle a décrit comme une « reprise en forme de K », dans laquelle une partie des Canadiens s’en sort très bien, tandis qu’un groupe plus important est en difficulté. « Il y a des gens qui s’en sortent très bien dans cette économie et d’autres qui s’en sortent moins bien », a-t-elle fait valoir. « Il y a clairement une plus grande partie de la population qui ne profite pas de la reprise, par opposition à ceux qui en bénéficient pleinement. »
Lorsqu’Ayed lui a demandé à quoi était attribuable le retard du Canada, Raitt a répondu que les salaires constamment bas au Canada constituaient un problème structurel largement ignoré. En établissant une comparaison avec les États-Unis, elle a fait valoir qu’un développeur de logiciels débutant aux États-Unis pouvait espérer gagner environ 300 000 $, alors qu’un poste comparable au Canada est rémunéré à environ 150 000 $. « Les entreprises américaines le savent », a-t-elle affirmé. « Elles savent qu’elles peuvent nous payer moins cher ici. » Elle a fait valoir que les Canadiens se sont justifiés d’accepter des salaires plus bas en invoquant le système de santé financé par l’État. Elle a également noté que les gouvernements ont aggravé le problème des bas salaires en ne permettant pas une concurrence suffisante dans des secteurs clés.
Des tendances qui vont dans la mauvaise direction
En tant que coprésidente de la Coalition pour un avenir meilleur, Mme Raitt a expliqué comment l'organisme a passé quatre ans à suivre 21 indicateurs de performance clés de la santé économique à long terme du Canada et a constaté que la courbe de tendance allait dans la mauvaise direction pour la plupart d’entre eux. « Cette année, nous nous sommes dit : “Bon, je pense que nous en avons assez de voir où va la tendance”, a-t-elle relaté à l’auditoire. “Il est temps de passer à l’action.” »
La Coalition a été fondée sur le principe que la vision à court terme de la croissance économique nuisait au Canada à long terme. Elle compte désormais des membres issus du monde des affaires, du monde syndical et du secteur caritatif.
« Nous voulons une croissance économique à long terme qui soit inclusive et durable », a fait valoir Mme Raitt, ajoutant que le terme « inclusive » signifie faire croître activement l’économie pour le bien de tous les Canadiens, par exemple en mesurant le nombre d’Autochtones, de femmes et de Canadiens sous-représentés occupant des postes de direction et de haut niveau. « La prospérité, c’est une économie inclusive, durable, et où nous travaillons tous ensemble à tous les niveaux, tant communautaire que national. »
Les jeunes et le risque de découragement
Une statistique que Mme Raitt juge alarmante est qu’environ 12 % des jeunes Canadiens sont actuellement classés comme NEEF — c’est-à-dire ni en emploi, ni en études, ni en formation. « Il est stupéfiant de penser qu’ils ne font rien pour le moment », a-t-elle dit. « Nous ne pouvons pas nous permettre que cela se produise. »
Elle a décrit une « prise de pouls » menée par la Coalition auprès d’étudiants universitaires à travers le pays, qui a révélé une anxiété généralisée concernant la santé mentale, l’accessibilité au logement, les perspectives de carrière face aux bouleversements liés à l’IA, et l’attrait croissant des États-Unis comme destination. « Pour moi, la prospérité, c’est que les jeunes ne soient pas découragés par leur santé mentale », a-t-elle déclaré. « Que ce soit leur capacité d'acheter une maison ou la question de savoir s’ils auront ou non une carrière. »
Ce sentiment de déracinement était personnel pour Mme Raitt, qui a établi un parallèle entre son propre départ du Cap-Breton — forcé par un manque d’opportunités économiques — et la situation à laquelle sont confrontés les jeunes Canadiens aujourd’hui. « Quand j’ai quitté le Cap-Breton, je disais souvent que je voulais aller dans un endroit d'où je savais que mes enfants ne partiraient pas », a-t-elle confié. « Et me voilà aujourd’hui à Toronto, où mes enfants risquent de partir, parce que le Canada ne leur indique pas de voie vers la prospérité qu’ils peuvent envisager pour eux-mêmes. »
« Pour moi, la prospérité, c’est que les jeunes ne soient pas découragés par leur santé mentale. Que ce soit leur capacité d'acheter une maison ou la question de savoir s’ils auront ou non une carrière. »
l’Hon. Lisa Raitt, coprésidente de la Coalition pour un avenir meilleur et vice-présidente du bureau du chef de la direction de la CIBC
Cobb et Tiessen : donner aux communautés les moyens de créer la prospérité
Zita Cobb, autre participante à la table ronde, a fait valoir que les difficultés économiques du Canada découlent du fossé grandissant entre l’économie financière — qui représente désormais cinq fois la taille de l’économie réelle — et l’activité productive qui soutient la vie de la plupart des gens. Zita Cobb a défini la prospérité comme « ne pas avoir l’impression d’être constamment sur de la glace fine — mais plutôt de se tenir sur un sol solide, avec quelqu’un à ses côtés ».
Interrogée sur la manière de créer la prospérité, Mme Cobb a répondu que chacun avait un rôle à jouer, exhortant les Canadiens à cesser d’être des « profiteurs de l’économie » pour devenir des « créateurs de l’économie ». Elle a appelé à la création de « conseils de gestion économique » dans les communautés à travers le pays, qui exploiteraient les atouts de leur région pour générer de la croissance locale.
Mme Tiessen a défini la prospérité au niveau individuel comme le fait de disposer « d’autonomie, de souveraineté, de liberté, de contrôle et de ressources ». Au niveau national, elle a déclaré que cela consistait à faire en sorte que les gouvernements créent les conditions nécessaires pour générer de la prospérité pour les particuliers, notamment en améliorant les « règles et contrôles régissant l’économie numérique ».
Un appel à l’action : impliquez-vous
Les trois intervenantes se sont mis d’accord sur un conseil pratique à l’intention des individus : cessez d’attendre que les gouvernements ou les entreprises vous apportent la prospérité et commencez à la construire localement. Mme Raitt a été directe. « Trouvez une communauté, installez-vous pour la rejoindre et commencez à la construire », a-t-elle proposé. « Ne restez pas chez vous à regarder des vidéos en diffusion continue — sortez et rejoignez vos voisins. »
Elle a également souligné le rôle du secteur privé et des organisations civiques dans la gestion des économies locales, affirmant que la voie à suivre nécessite la participation de tous : « Quel est le rôle individuel du simple citoyen ? Énorme. Tout le monde doit s’impliquer, et nous devons inviter les gens à nous rejoindre. »